
Comment engager son audience ? Enseigner la façon de raconter une histoire en partageant mon propre parcours personnel, y compris la fabrication de confitures, s’est révélé efficace auprès de mes étudiants à Londres.
Normalement, je ne parle pas de moi quand j’enseigne à Central Saint Martins. Je fais parfois référence à ma propre expérience, par exemple lorsque j’évoque mes covoiturages BlaBlaCar dans notre MBA (Master of Business Administration), ou lorsque je parle de mes visites de jardins à Singapour quand j’enseigne la pratique de l’architecture et du design à portée sociale et environnementale. Cependant, par principe, je ne révèle aucun détail de ma vie personnelle. Enseigner consiste à aider les étudiants à apprendre, pas à parler de soi.
Mon intervention à Creative Unions 2024, un module d’enseignement de cinq semaines qui s’est déroulé à Londres au printemps, a marqué un changement significatif. Cette fois-ci, j’ai parlé de ma propre histoire. Je me suis assuré de respecter certaines limites, mais je me suis exprimé de façon beaucoup plus personnelle. Ce changement est le fait je crois d’une connexion croissante entre mes activités professionnelles et de volontariat, qui se nourrissent mutuellement.
Raconter mon histoire a permis d’atteindre nos objectifs d’enseignement. Cette expérience m’a aussi fait réfléchir à mon propre parcours créatif et à mes choix éditoriaux pour Les Jardins d’ici. Comment rendre mes histoires suffisamment inspirantes pour que mes lecteurs s’engagent concrètement dans la plantation d’arbres fruitiers et l’utilisation des fruits dans leurs communautés ? Je considèrerai cette question dans la deuxième partie de l’article, après avoir présenté mon expérience d’enseignement dans la première.
« Partagez une histoire que vous aimez »
Creative Unions 2024 est un module d’enseignement de deuxième année universitaire dans lequel des étudiants de différentes disciplines créent en équipe un court métrage sur un thème social et environnemental de leur choix. Le film doit démontrer un engagement avec d’autres cultures et identités que les leurs, une connaissance des pratiques sociales et environnementales, et une empathie et un comportement éthique à l’égard des personnes et des communautés concernées. Une collègue et moi avons facilité le travail de huit équipes de six étudiants.
La première semaine, les étudiants ont rencontré leurs homologues, échangé à propos des pratiques créatives de chacun et convenu d’une façon de travailler ensemble. Le premier atelier, mardi 14 mai, était conçu de façon à ce que tout le monde se sente inclus. Des activités étaient prévues pour que des étudiants de cultures et d’origines diverses (notre université accueille des étudiants de cent trente pays 2) puissent parler de leur identité, des valeurs qui les animent et de leur engagement dans la discipline qu’ils étudient.
Ma collègue et moi avons simulé le travail à faire. Quant est venu mon tour de me présenter, j’ai utilisé une image pour illustrer qui je suis et ce que je fais lorsque je n’enseigne pas :

La deuxième semaine, nous avons commencé à travailler sur la création des films. Quel sujet choisir ? Comment raconter l’histoire ? Vendredi 24 mai, les étudiants ont été conviés à explorer individuellement une histoire qui leur tenait particulièrement à cœur. L’objectif était double. D’abord, nous voulions qu’ils examinent les choix narratifs d’un auteur en analysant le cas concret de l’histoire qu’ils avaient choisie, vécue par eux ou trouvée par exemple sur Internet. Ensuite, on leur a demandé de partager cette histoire avec leur équipe. C’était une façon de faire s’exprimer des intérêts individuels à voix haute au sein d’un groupe, et d’engager une conversation destinée à trouver des centres d’intérêt communs.
A nouveau, nous nous sommes mis en scène. Ma collègue a parlé des Hackney Flashers, un collectif de femmes artistes actif dans l’est de Londres dans les années 70, en montrant un lien vers un site Internet qui décrit l’histoire de ce mouvement 3 ; quant à moi, j’ai partagé une histoire liée à ma propre expérience. Pour la raconter, j’ai utilisé quatre dessins d’un livre publié en France en 1956, un recueil de contes d’Auvergne 4.

Les dessins étaient tirés de quatre contes différents. J’ai créé l’histoire à partir des images et des titres. J’ai dit à peu près ceci :
- Un jeune garçon reçoit d’un oiseau une plume magique (en haut à gauche).
- Ça lui donne confiance pour explorer (en bas à gauche),
- Et le laisse sans peur face à l’adversité (en bas à droite).
- Grâce à cela, il devient un adulte qui vit en harmonie avec les autres êtres vivants, en accord avec ses valeurs et ses centres d’intérêt (en haut à droite).
C’était une métaphore de ma vision des bienfaits de l’éducation créative : on guide l’étudiant afin qu’il devienne une personne en pleine possession de ses moyens, une « fully functioning person » pour reprendre le concept du psychologue et théoricien de l’éducation américain Carl Rogers 5, afin qu’il puisse plus sûrement trouver sa voie. Je me suis assuré d’aborder cette question d’éducation avec légèreté afin de ne pas être prescriptif. Le plus important était de montrer comment on peut raconter une histoire en quelques images et en quelques mots, et de faire prendre conscience que parler de ce qui est important pour soi donne de la force et du sens à un récit.
J’ai mentionné le caractère utopiste de ces contes, et cité certaines des difficultés rencontrées par les protagonistes dans la vie réelle. C’était une occasion de faire remarquer qu’examiner les côtés positifs comme les côtés négatifs d’une situation permet de produire une analyse critique qui donne du sens à une communication. Un étudiant m’avait posé une question sur ce sujet par email deux jours plus tôt, après avoir lu le document de présentation du module Creative Unions 2024. Je lui répondais tout en faisant profiter le groupe de la réponse.

Nous parlions ici du contenu des films. Nous avons aussi évoqué leur forme. Si nous devions intégrer ces images dans un court métrage Creative Unions 2024, comment ferions-nous ? Comment pourrions-nous par exemple les animer ? En ajoutant une bande son avec un chant d’alouettes pour suggérer un paradis campagnard ? Une voix-off pour exprimer le plaisir de préparer de la confiture pour sa famille et ses amis ? En ajoutant des séquences filmées par l’équipe ? Ou des séquences existantes provenant d’autres sources ? Ma collègue et moi avons mentionné que des sources extérieures, des extraits de films ou de documents d’archives par exemple peuvent efficacement enrichir une narration, à condition que ces sources soit citées. Nous avons également dit qu’il est acceptable d’utiliser de telles sources sans se poser la question des droits d’auteur dans la mesure où le film n’est pas diffusé hors de l’université. Le but était de montrer que les possibilités sont nombreuses.
Lors de la préparation de la session, j’avais pensé suggérer à ce stade d’insérer dans mon histoire un extrait du film d’animation japonais « Princesse Mononoké » du Studio Ghibli 6, qui montre un magma de matière noire sortir d’une forêt pour s’étendre dans un champ cultivé. Cet extrait symbolisait les conséquences d’actions délétères des hommes sur le milieu dans lequel ils vivent, qui menacent à terme leur propre existence sur cette planète. J’aurais ainsi abordé la question du développement durable, centrale dans mon activité créative. Mais j’ai oublié. Et je crois que c’était mieux comme çà. Parler de la recherche de sens qui m’anime, c’eut été une fois de plus trop personnel, et inutile car nous ne doutons pas de la capacité de nos étudiants à donner du sens à ce qu’ils font. Ils l’ont d’ailleurs une fois de plus prouvé dans leurs courts métrages Creative Unions 2024.
Enfin, ma collègue et moi avons parlé de l’inclusion des histoires individuelles de chaque membre dans le film d’une équipe. Inclure toutes les histoires était improbable. Peut-être mon histoire de fabrication de confiture serait-elle même totalement écartée, si le thème collégialement choisi par l’équipe était par exemple l’art au service du féminisme, en lien avec l’histoire proposée par ma collègue. Dans tous les cas, l’exercice est bénéfique car partager une histoire qui nous tient à cœur avec nos partenaires permet d’engager une conversation animée qui donne de la matière pour choisir ensuite un thème commun pour le film.
Les étudiants étaient maintenant prêts à se concentrer sur leur tâche. Il n’y avait plus qu’à donner un temps pour la réaliser, et à leur proposer de commencer en leur souhaitant de savourer leurs échanges.
Cet atelier a eu lieu le 24 mai 2024, il y a deux mois. Les étudiants ont terminé le module Creative Unions 2024 depuis, et nous avons corrigé leur travail. Je suis assez fier de dire que tous les étudiants de mon groupe ont soumis dans les temps, y compris ceux qui avaient des arrangements particuliers leur donnant la possibilité de le faire plus tard. Tous ont obtenu de bonnes notes. Nous avons vu d’excellents court métrages, qui ont témoigné de ce que l’empathie et le respect des autres couplés à un engagement responsable sur les questions sociales et environnementales peuvent générer. Je n’ai aucun doute que nos étudiants deviendront des acteurs du changement pour le meilleur dans un monde qui hélas penche aujourd’hui dangereusement vers des côtés plus noirs de l’humanité.
Storytelling et Les Jardins d’ici
Cette expérience d’enseignement a été un vrai bonheur pour moi. Je crois que partager ce qui nous tient profondément à cœur nous anime, rend nos récits plus engageants et incite ceux qui les écoutent à s’engager eux-mêmes. Je pense que nous avons réussi çà pendant Creative Unions 2024.
Je dois dire que j’avais prévu d’écrire un deuxième chapitre plus long pour cet article. Je voulais discuter mes choix éditoriaux pour Les Jardins d’ici maintenant que mon jardin d’Aurillac, une source essentielle d’inspiration pour moi, a été dévasté. Je l’aurais fait à la lumière de la réflexion sur la façon de raconter une histoire que ce programme d’enseignement m’a permis de développer. Peut-être une autre fois.
Je préfère m’en tenir pour l’instant au sentiment d’accomplissement que je ressens. Je suis de retour en Auvergne. Il y a beaucoup d’endroits ici où je me sens comme les personnages dessinés ci-dessous, sereins dans leur élément. C’est un tel privilège de vivre dans les monts d’Auvergne. C’est un tel privilège d’enseigner à Londres. C’est un tel privilège de pouvoir raconter mes histoires en anglais (j’ai publié cet article en anglais le 3 juillet), parce qu’un jour j’ai décidé d’explorer d’autres contrées et d’y expérimenter avec curiosité en empathie. Comme on dit en anglais, “it just feels great”.

References (webpages accessed 3 August 2024)
- https://www.arts.ac.uk/colleges/central-saint-martins/stories/creative-unions-fostering-collaborative-practice-across-disciplines
- https://www.arts.ac.uk/about-ual
- https://www.tate.org.uk/art/art-terms/h/hackney-flashers
- Méraville, M.A. (1956), Contes d’Auvergne, Érasme – Paris
https://www.google.co.uk/books/edition/_/iiDgAAAAMAAJ?hl=en&gbpv=0 - https://www.verywellmind.com/fully-functioning-person-2795197
- https://www.studioghibli.fr/les-films/princesse-mononoke/