Europom 2024

Les 26 et 27 octobre, des associations de sauvegarde des variétés anciennes de fruits de dix pays européens se sont réunies à Europom 2024 au château d’Alden Biesen en Belgique flamande. Elles ont présenté au public des centaines de variétés de fruits de saison provenant de leurs vergers conservatoires : des pommes, des poires, des coings, des nèfles, des châtaignes, des noix et des noisettes. Cet article retrace l’événement, avant de questionner brièvement les conclusions de la COP Biodiversité qui s’est tenue en même temps en Colombie. 

L’exposition

Europom logo
L’exposition internationale était organisée par la Fondation Nationale belge des Vergers (Nationale Boomgaardenstichting), co-fondatrice d’Europom. Copie d’écran 25 octobre 2024, programme détaillé ici.
Indoor fruit stalls
Les fruits présentés par les associations de conservation étaient exposés dans les granges du château.
Outdoor fruit stalls
Des partenaires installés à l’extérieur vendaient leurs produits, ici des fruits de variétés locales, et faisaient la promotion de leurs services.
Talk in the conference center
Des présentations avaient lieu dans le centre de conférences. Ici, Paul van Laer de Nationale Boomgaardenstichting explique “comment enrichir nos milieux de vie avec des arbres et des buissons fruitiers pour améliorer le climat, augmenter la biodiversité et nous nourrir plus sainement”.

Les lieux environnants

Le château d’Alden Biesen est entouré de quarante hectares de vergers. Comme nous étions logés sur place, nous avons flané dans le domaine en dehors des heures d’exposition. Les vergers sont gérés avec des objectifs différents, de la production de fruits à la découverte de la vie sauvage. Ils ont un point commun : la conservation de cinq cents variétés de fruits.

Field with fruit trees
Promenade matinale dans le domaine du château. Au milieu, un grand poirier, dit de “haute-tige”.
Cow next to a pear tree
Les jeunes arbres des vergers pâturés sont protégés des animaux.
Old tree
Un arbre centenaire couvert de gui dans le verger dédié à la découverte de la nature.

Dans une des parcelles exploitées, la Fondation Nationale des Vergers avait organisé une démonstration de cueillette des fruits des grands arbres. Le système utilisé comprend un vibreur actionné par un tracteur, relié aux branches de l’arbre par un cable. Les fruits secoués tombent dans une bâche déployée autour du tronc puis sont collectés sous celle-ci. 

Person using a hoe to push apples in a hole
Apples on a treadmill

Les exposants

  • La Belgique, pays hôte et pays de la poire  

Aller à une exposition de fruits en Belgique, c’est être assuré d’y voir des poires de toutes sortes. Alors que la grande majorité des fruits exposés en France en 2023 étaient des pommes, nos voisins belges nous ont présenté cette année un échantillon représentatif de la multitude de poires qui poussent chez eux.

Big pear tree
Près du château, un grand poirier Saint Rémy, une variété ancienne de poire à cuire d’origine belge, était couvert de fruits. Il y a des poiriers partout à Alden Biesen. 
Apples and pears on display
La moitié des échantillons présentés sur le stand de la Fondation Nationale des Vergers, le plus grand de l’exposition, étaient des poires.
Table full of pears
Sur un autre stand à l’extérieur. C’est la première fois que je voyais une poire à la chair teintée de rouge.

La Belgique a une longue tradition de création de nouvelles variétés de fruits, en particulier de poires. Les premiers résultats marquants datent du milieu du 18ème siècle avec l’apparition de la poire Beurré d’Hardenpont, toujours commercialisée chez les pépiniéristes spécialisés. “On ne le sait que trop peu mais la Belgique et en particulier le Hainaut, sont réputés à l’étranger pour être le berceau mondial de la création de la poire moderne fondante, sucrée et juteuse” nous dit l’association belge Diversifruits sur son site Internet, présente à Europom 2024 parmi les exposants du stand de la Wallonie.

On nous rappelle sur ce stand que si “la nature est à l’origine de la diversité”, l’homme est aussi “créateur de diversité”. “Lorsqu’il ne se contente pas des heureuses trouvailles de la nature, l’homme joue les entremetteurs entre les variétés lors d’une sélection contrôlée.” C’est ainsi qu’on a créé “plus de 1100 variétés de poires belges !” (voir affiche ci-dessous).

Poster explaining biodiversity generation
Stand de la Wallonie.

Le pays a également été précurseur en matière de sauvegarde de cette diversité, qui disparaissait avec la modernisation de l’agriculture. Une interview du directeur de l’Unité biodiversité du Centre wallon de Recherches Agronomiques (CRA-W) en 2022 permet de prendre la mesure d’un travail qui a débuté dès les années 70, réalisé entre autres grâce à “l’enthousiasme” du public belge qui a contribué à “sauver des variétés anciennes dans tous les terroirs de la Wallonie”. En retour, le CRA-W a élaboré des partenariats avec des pépiniéristes afin de donner accès aux variétés les plus méritantes pour la qualité de leurs fruits et leur résistance aux maladies et aux ravageurs. Les particuliers peuvent ainsi planter des variétés de terroir dans leur jardin et les faire pousser sans recourir aux traitements phytosanitaires. On apprend également que ces variétés sont étudiées et croisées pour en créer de nouvelles qui permettent de limiter les traitements dans les exploitations commerciales et de développer la production bio. Le CRA-W travaille enfin en collaboration avec d’autres régions et d’autres pays, par exemple la région française Nord-Picardie, pour échanger de bonnes pratiques et optimiser les ressources. Pour prendre la véritable mesure de l’engagement du CRA-W en faveur de la biodiversité et du développement d’écosystèmes résilients, on peut consulter la présentation de la Philosophie générale de la création du Réseau wallon des vergers conservatoires (document pdf). On y apprend qu’il étudie “la sensibilité (des variétés de fruits) aux maladies dans des vergers non traités depuis 1979” (page 9). Nous avons donc ici quarante-cinq années d’avancées de la connaissance et de la pratique de la gestion des écosystèmes sans recours à la chimie.

"Cultivate biodiversity in your gardens"
Un message du CRA-W destiné aux particuliers sur le stand de la Wallonie.

En 2023, la Belgique est devenue le premier producteur de poires de l’Union Européenne. Cette production commerciale ne s’appuie cependant pas sur la diversité des variétés disponibles dans le pays, puisqu’une seule poire, la Conférence, représente 91% des volumes (page 5). Il reste donc du travail à faire dans la profession agricole pour mettre en oeuvre les progrès considérables de la recherche en matière de biodiversité et de gestion des écosystèmes, qui fournit entre autres des clés d’adaptation au changement climatique. Pour citer l’exemple le plus simple qui me vient à l’esprit, on peut limiter le risque de voir sa production de l’année ruinée par une pluie trop abondante ou une gelée tardive pendant la floraison de la poire Conférence en plantant sur son exploitation plusieurs variétés qui fleurissent à des périodes différentes.

Poster showing tens of different pears
Quelques exemples des poires cultivées dans et autour de la Belgique. Stand de la Wallonie.
  • Les autres exposants

Allemagne, Autriche, Belgique, France, Luxembourg, Pays-Bas, République Tchèque, Royaume Uni et Suède constituent le noyau fidèle des exposants Europom. La Hongrie nous a rejoints plus récemment. D’autres pays et organisations locales se joignent occasionnellement à l’événement, comme la Pologne et la Slovakie présentes à Europom 2017.

The French stall
La France était représentée comme chaque année par l’association nationale des Croqueurs de pommes, co-fondatrice de l’exposition annuelle avec la Belgique et l’Allemagne en 1999. Les fruits présentés sur notre stand provenaient de la section Nord Pas de Calais – Somme – Belgique. Nous avons évoqué avec nos voisins européens la disparition cette année du fondateur de notre mouvement, Jean-Louis Choisel, un des visionnaires grâce à qui le patrimoine génétique des fruits cultivés a été largement sauvegardé. Europom 2028, qui aura lieu en France, sera l’occasion de célébrer le cinquantième anniversaire de notre engagement pour la biodiversité, qui n’a jamais fait autant sens qu’aujourd’hui.
Pears on the Swill stall
Les poires ne sont pas toutes belges. Voici la Culotte Suisse, qui date de 1600, nommée pour ses stries qui font penser à l’uniforme des Gardes Suisses du Vatican. L’association de sauvegarde du patrimoine fruitier Fructus organisera Europom à Bâle en 2025. Son co-président m’a parlé d’ECPGRThe European Cooperative Programme for Plants Genetic Resources (programme européen de coopération pour les resources génétiques végétales) auquel il a contribué dans le groupe de travail Malus/Pyrus, c’est-à-dire pommiers/poiriers. J’ai l’intention de suivre désormais avec attention les initiatives d’ECPGR. 
The British stall
J’ai trouvé le stand du Royaume Uni remarquable pour la raison suivante : les fruits présentés venaient de deux vergers plantés au printemps 2017, donc d’arbres jeunes. Cela montre que quelques années suffisent à obtenir des résultats significatifs.
Europom 2026 se déroulera à RHS Garden Rosemoor, où se trouvent ces vergers, un jardin de la Royal Horticultural Society situé dans le Devon au sud-ouest de l’Angleterre.
The Czech stall
Europom 2027 aura lieu en République Tchèque, organisé par l’Union tchèque des protecteurs de la nature (ČSOP). Sa présidente et moi avons parlé de la tradition du jardin nourricier. Plus répandue en Europe de l’est qu’en Europe de l’ouest, elle tend là aussi à disparaître au profit du jardin ornemental. Pour remédier à ce phénomène, la présidente suggère de partager les savoirs et savoir-faire du jardinage au sein des communautés plutôt que de compter sur une transmission intergénérationnelle dans la cellule familiale, qui ne fonctionne plus parce que ceux qui savaient comment cultiver leur jardin ont déjà disparu. J’ai trouvé cette réflexion particulièrement intéressante. Ça m’a rappelé le Orchard Project au Royaume Uni où on forme des équipes de quartier pour gérer les vergers urbains.
Person holding a half eaten pear
Le tour des autres stands a été l’occasion non seulement de discussions, mais aussi de dégustations. Ici nous testons une poire avec un représentant de l’Allemagne sur le stand de la Wallonie.
Person showing pear pips
La discussion se poursuit à propos du matériel génétique de cette poire, ici ses pépins.
The Hungarian stall
Le stand de la Hongrie présentait principalement des noix, des noisettes et des châtaignes.
The Austrian stall
Beaucoup de noix et noisettes comme toujours sur le stand de l’Autriche, mais aussi des pommes.
One of the German stalls
L’art était aussi représenté à Europom 2024. Voici la photo d’une installation de fruits séchés et peints présentée à l’inauguration de la Biennale de Venise 2024 par l’association allemande de conservation de vergers Hochstamm Deutchland. D’autres exposants, dont je n’ai pas fait la liste exhaustive dans cet article, étaient présents. J’en citerai deux : le stand de la province du Limbourg aux Pays-Bas, si proche de la Belgique, où il y a également de nombreux vergers de poiriers, et un stand de présentation de variétés de pommes à cidre.

Pour résumer ce que j’ai retenu d’Europom 2024 et des recherches que j’ai ensuite effectuées pour écrire cet article, je dirai que mes attentes ont été plus que satisfaites. Je savais que la Belgique jouait un rôle important dans la conservation et la mise en valeur du patrimoine fruitier européen, je réalise maintenant à quel point c’est vrai. 

La COP 16

La COP 16 sur la biodiversité qui s’est tenue à Cali en Colombie du 21 octobre au 1er novembre 2024 s’est hélas achevée sur un demi-échec. Mais c’est surtout la teneur de ses conclusions qui a attiré mon attention, en particulier le vocabulaire employé pour qualifier les relations de l’homme avec la nature :   

Screenshot of a webpage
Conclusions de la COP 16 (en anglais), site de la Convention sur la Biodiversité. Copie d’écran 11 décembre 2024.

Biodiversity COP 16: important agreements reached towards making “peace with nature”, que je traduirai par “COP 16 Biodiversité : des accords importants conclus en vue d’une “paix avec la nature””.  Cette déclaration me laisse perplexe. Sommes-nous en guerre avec la nature ? Ce n’est certainement pas le cas de nos associations de sauvegarde, qui travaillent sans relâche avec la nature plutôt que contre elle.

Nous le savons tous, la biodiversité a du plomb dans l’aile. Ça me donne envie de mettre encore plus de cœur à l’ouvrage. Ceux qui veulent nous rejoindre sont les bienvenus.


Addendum, 8 janvier 2025

“Paix avec la nature” : j’ai trouvé l’origine de ces mots. Ils sont tirés d’un discours (en anglais) du Secrétaire Général des Nations Unis sur l’état de la planète, prononcé le 2 décembre 2020 à l’université de Columbia aux Etats-Unis. Ce discours a servi de base à l’établissement de la feuille de route des travaux de la COP biodiversité et de ses objectifs 2050. Antonio Guterres a déclaré ceci : “Faire la paix avec la nature est LE chantier du 21ème siècle. Ce doit être la première, la toute première priorité pour tout le monde et partout.”

Cette déclaration perpétue hélas une division simpliste entre l’homme et la nature, critiquée par des anthropologues comme Philippe Descola. Quand se décidera-t-on à “penser… l’action politique et le vivre-ensemble dans un monde où nature et société ne sont plus irrémédiablement dissociées” ? (Descola P. et al (2018), Les natures en question, Odile Jacob, cité par Laroque C. (2020), La nature n’a plus de contraire, La Vie des Idées). 
Je recommande la lecture de l’article de Claire Laroque pour comprendre les notions de nature et comment elle ont évolué, et pour ceux qui veulent aller plus loin, l’écoute des enregistrements du colloque “Les natures en question qui s’est déroulé au Collège de France du 18 au 20 octobre 2017.

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