Le poirier de 150 ans et l’agriculture locale

Du grand poirier centenaire, il reste la souche, le tronc et quelques pépins. Fallait-il sauvegarder cet arbre de la variété Curé dans l’intérêt de l’agriculture ?

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Le grand poirier centenaire abattu le 11 mars 2020 dans un jardin privé du centre-ville d’Aurillac a traversé un siècle et demi d’histoire pour finir déconsidéré par nos contemporains. Nous évaluons la perte de patrimoine local que constitue la disparition de cet arbre.

Pour commencer, nous abordons la question agricole. La poire « Curé » est-elle considérée comme intéressante par les chercheurs qui sélectionnent les meilleures variétés à cultiver et les agriculteurs producteurs de fruits ?

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une variété ? En voici une définition : au cours des millénaires du développement de l’agriculture, à partir des plantes sauvages qu’il a découvertes et reproduites, « l’homme a pratiqué la sélection, en choisissant les caractères qui lui rendent service. Il a ainsi créé chez les végétaux de nombreuses variantes, à partir de la variabilité entre les individus au sein d’une même espèce. On les appelle des variétés. » (Pastorelli 2009, dans Leterme 2014, p 26). C’est ainsi que nous sommes aujourd’hui capables de produire de grosses cerises douces, juteuses et parfumées que nous croquons crues, comme la Burlat, et de petites cerises acidulées comme les griottes plus adaptées à la transformation en confiture et autres produits1. Ces variétés ont été obtenues et améliorées au fil des générations par différentes méthodes, regroupées sous les termes de sélection et de création variétale.

Lorsque les Croqueurs de pommes du Cantal m’ont parlé du grand poirier en 2016, ils m’ont dit qu’il était probablement de la variété Curé. La Curé est une variété ancienne de poire à cuire, commune dans les vieux vergers de France, où on la trouve sous de nombreux autres noms comme « Belle de Berry » ou « Bon Papa ». Selon André Leroy2, « La poire date de 1760 environ » (Leroy 1867, pp 610).

Il fut facile de le vérifier. « La ligne de rouille, qui sur certains fruits, relie l’œil au pédoncule » est caractéristique de la variété (Kessler 1949, p 111). Cette ligne était bien visible sur les fruits de l’arbre centenaire.

Poires Curé

On voit bien sur le fruit de droite la « ligne de rouille » caractéristique de la variété Curé. Fruits ramassés au pied de l’arbre. Photo 4 octobre 2018, Cantal, France.

Dessin poire Curé dans Kessler

Planche de description de la poire Curé (Kessler 1949, p 110). La ressemblance est nette. Image : Wikimedia3.

Les autres caractéristiques concernant l’apparence du fruit ne laissent pas non plus de place au doute. Le pédoncule, autrement dit la queue, est « long de 4 à 5 cm, grêle, fibreux, recourbé et tordu… souvent oblique, poussé de côté par un mamelon de chair » (voir en particulier le fruit du milieu pour visualiser cette caractéristique). A la base du fruit, l’œil est « grand, ouvert ; les sépales (dessinés en bas à gauche de la planche de description) longs, étroits, sont soudés à leur base et s’étalent en forme d’étoile » (Kessler 1949, p 111). Zoomer sur la poire de droite dans la photo permet de constater que les poires du grand arbre répondent bien à cette description de l’oeil et des sépales. Le lecteur appréciera au passage la précision du langage de la pomologie, la science des fruits cultivés, qui nous aide à reconnaître tous les détails du fruit.

La question de la qualité de sa chair est plus délicate. Je n’ai pas eu l’occasion de goûter les fruits de ce poirier : les poires que j’ai ramassées n’étaient pas mûres et je n’ai pas été en mesure de les conserver jusqu’à maturité. Quelle était sa texture ? Etait-elle croquante, juteuse ? Quel était son parfum ? Les poires étaient-elles bonnes à manger crues ou cuites ? Je n’ai pas pu le tester.

L’identification complète d’une variété passe par l’observation non seulement des fruits, mais aussi de l’arbre. « vigueur importante à port pleureur », « ploie sous le poids des fruits » sont deux caractéristiques qui me rappellent tout à fait ce que j’ai vu du grand poirier (Leterme & Lespinasse 2008, p 288). Pas de doute donc, le poirier centenaire était un spécimen typique de la variété Curé.

Le Conservatoire Végétal Régional d’Aquitaine4, qui « recherche, sauvegarde, valorise et diffuse le patrimoine fruitier régional » du sud-ouest de la France, a étudié l’intérêt de la poire Curé pour l’arboriculture fruitière, le domaine de l’agriculture qui concerne la culture des arbres fruitiers. Dans leur livre Les Fruits Retrouvés, Patrimoine de Demain, sa fondatrice Evelyne Leterme5 et Jean-Marie Lespinasse6 classent la poire Curé comme « géniteur potentiel » intéressant du fait d’un « mode de fructification de l’arbre » particulier (Leterme & Lespinasse 2008, pp 606-608). Ainsi, selon les auteurs, croiser la variété Curé avec d’autres variétés permettrait d’améliorer la production de poires. Voyons pourquoi.

Couverture Les Fruits Retrouves

Les Fruits Retrouvés démontre l’intérêt des variétés anciennes de fruits, dont la poire Curé, pour l’arboriculture de demain. Photo 7 juin 2020.

Comprendre le mode de fructification de la poire Curé tel que décrit dans cet ouvrage requiert du lecteur des connaissances arboricoles avancées, comme celle du langage de la pomologie. Par exemple, il faut savoir que les « coursonnes » sont de petites branches sur lesquelles mûrissent les fruits. Voici ce que les auteurs nous disent : « La plupart des coursonnes alternent, mais la variété est désynchronisée : celles en position terminale produisent fruit sur fruit avec des brindilles couronnées assez grêles et, de fait, prennent le relais les années où les coursonnes courtes alternent. Ainsi, l’arbre de Poire Curé n’alterne pas… » (p 288).

Autrement dit, le poirier de la variété Curé produit avec régularité d’une année sur l’autre. Cette régularité de production est une aptitude spécifique qui rend possible l’amélioration d’autres poires qui ont tendance à « alterner », c’est-à-dire à produire un an sur deux (p 606). Croiser la poire Curé avec ces autres variétés, c’est permettre aux arboriculteurs d’améliorer leur offre de poires en maîtrisant la quantité de fruits qu’ils sont capables de fournir à leurs clients chaque année.

La variété Curé est aussi intéressante pour d’autres raisons. L’arbre est apprécié pour sa vigueur et sa fertilité. « Elevé en haute tige, il devient grand, est peu précoce au rapport, mais devient ensuite d’une fertilité remarquable » nous dit Alphonse Mas dans son ouvrage de pomologie ancienne Le Verger (Mas 1875, p 87). Autrement dit l’arbre ainsi élevé met du temps à commencer à produire, sept à huit ans. Mais il produit beaucoup et pour longtemps, ce qui était d’ailleurs le cas du poirier centenaire du centre-ville d’Aurillac.

Poires du grand arbre

Le grand arbre produisait chaque année des poires de bon calibre en abondance, appréciées par la colonie de corneilles qui peuple le centre-ville. On en distingue un spécimen dans l’ombre. Photo 22 août 2017.

Un arbre « élevé en haute tige », ou « arbre de plein vent », est un arbre dont on a fait en sorte de ne pas limiter la croissance. On l’élabore, du pépiniériste à l’arboriculteur, de façon à ce qu’il soit vigoureux et grandisse beaucoup. Si un arbre cultivé en « basse tige » est généralement conçu pour ne pas dépasser trois ou quatre mètres à l’âge adulte, ce qui entre autres facilite la cueillette des fruits, le poirier de plein vent greffé sur porte-greffe de semis, surtout de variété vigoureuse comme la Curé peut en atteindre quinze ou plus. C’était le cas du poirier d’Aurillac avant qu’on ne l’étête en 2018. Ces arbres en hautes tiges, abandonnés suite au développement des techniques de culture fruitière intensive, sont aujourd’hui recommandés pour la production bio en prés vergers7. Ils demandent moins d’entretien et sont plus résistants aux maladies que les arbres élevés en basse tige, surtout si on plante des variétés locales bien adaptées à leur milieu et si on développe des écosystèmes s’appuyant sur la biodiversité pour s’équilibrer.

Le poirier Curé n’a pas été seulement utile aux pépiniéristes pour produire des arbres en hautes tiges. Le Verger Français, autre ouvrage de référence de la pomologie, indique que « sa vigueur l’a souvent fait choisir comme intermédiaire dans les formes naines pour surgreffer les variétés manquant quelquefois de sympathie avec le cognassier » (Société Pomologique de France 1947, p 284). Autrement dit, la variété Curé servait aussi à l’élaboration d’arbres de petite taille il y a 70 ans.

Mais la variété a aussi ses défauts. Evelyne Leterme a constaté dans le Sud-Ouest sa sensibilité à la tavelure, une maladie qui affecte les arbres et l’apparence des fruits : elle les tache et les déforme. La résistance à la tavelure est aujourd’hui le premier critère de sélection de variétés « durablement résistantes » de poires8 de l’INRAE, l’Institut National de la Recherche en Agriculture, Alimentation et Environnement9. Alors on peut comprendre que le Conservatoire Végétal Régional d’Aquitaine n’ait pas engagé de recherches complémentaires sur la poire Curé depuis 1995 et ne la conseille pas aux producteurs.

Poire Curé tavelée

Tavelure sur poire Curé. Photo prise par le Conservatoire Végétal Régional d’Aquitaine le 30 juin 2020.

Quant à la qualité de sa chair, elle est jugée moyenne par beaucoup. Lors d’une conversation téléphonique récente, Evelyne Leterme l’a décrite granuleuse et peu fondante, ce qui n’en fait pas une poire de table. Longtemps plébiscitée comme l’une des meilleures poires à cuire, principal argument de vente des pépiniéristes qui la commercialisent aujourd’hui, elle a toujours eu ses détracteurs. L’Abbé Coumoul, curé de Sériers dans le Cantal au 19me siècle, nous dit dans son livre Le Jardin d’Auvergne : « la Poire Curé… est bien estimée des uns et méprisée des autres. Je suis de ceux qui l’estiment » (Abbé Coumoul 1886, p58). « Le mérite de son fruit a été le sujet de bien des contestations » disait déjà Alphonse Mas, qui ajoute : « il est vrai que le sol et surtout la saison exercent une grande influence sur sa qualité » (Mas 1875, p 88). Nous reviendrons peut-être sur les qualités de ce fruit et ses utilisations dans la gastronomie dans un prochain article, tant les points de vue sur la question sont divers et s’inspirent d’un patrimoine culturel riche. Je ne citerai pour l’instant que Raymond Blanc, le chef français étoilé qui a récemment planté un verger de 2500 arbres autour de son hôtel-restaurant britannique pour fournir sa table. Il évoque dans son livre The Lost Orchard (littéralement Le Verger Perdu) la délectable « poire du curé au vin rouge » de sa Maman10.

La poire curé ne fait donc pas l’unanimité. Alors, fallait-il tout de même sauvegarder le poirier centenaire du centre-ville d’Aurillac ? On ne m’enlèvera pas de l’idée que des arbres fruitiers plantés par les générations antérieures font partie d’un patrimoine local qui augmente la valeur d’un territoire et peut renforcer sa dynamique. De vieux arbres fruitiers encore vigoureux et productifs peuvent par exemple servir de catalyseur pour le développement d’une production locale de fruits et de produits transformés. L’Appellation d’Origine Protégée Poiré Domfront dont les majestueux poiriers multi-centenaires peuplent cette partie de la Normandie en est un exemple11.

Le grand poirier d’Aurillac était certes un individu isolé, qui appartenait à un système de production agricole local depuis longtemps disparu avec l’urbanisation de l’ouest de la ville. Il ne pouvait donc pas servir à produire comme les poiriers du Domfrontais. Mais cet arbre restait un témoin vivant du passé. En l’abattant, avons-nous détruit, en mettant fin à l’histoire de sa vie, un capital culturel qui eut été utile au développement de la ville et de ses environs?

Il y a aussi la question du matériel végétal de ce spécimen remarquable, qui aurait pu être sauvegardé par exemple par la collecte de greffons, ces petites branches qu’on utilise pour cloner les arbres. Aurait-il été utile à la création variétale et à la production en pépinière de poiriers particulièrement vigoureux et bien adaptés à leur milieu cantalien ?

On aurait pu également observer le comportement face au changement climatique de ce poirier centenaire qui a traversé avec succès des épisodes comme le froid de l’hiver 1956 et la sécheresse de 1976. Eut-il été judicieux d’intégrer cet arbre dans un programme de recherche sur ce changement afin d’en tirer des enseignements pour l’arboriculture de demain?

Enfin, comme le souligne Evelyne Leterme, un tel individu est « porteur de mémoire et d’une immense diversité entomologique, faunistique et microbiologique ». Pendant son siècle et demi d’existence, il a vu passer une infinité d’insectes, d’animaux et de micro-organismes partenaires ou parasites qui ont participé à la biodiversité du lieu. Et c’est sans compter les hommes, qui avaient protégé cet arbre jusque-là, génération après génération. Cette diversité a perdu l’un de ses majestueux supports, présent de longue date. Pour quel bénéfice ? Nous aborderons ces questions dans un prochain article, afin d’approfondir notre réflexion sur la valeur du patrimoine fruitier ancien à partir de l’exemple concret de ce poirier de 150 ans.

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Notes : (pages consultées le 30 juin 2020)

  1. https://www.lesfruitsetlegumesfrais.com/fruits-legumes/fruits-a-noyaux/cerise/les-varietes
  2. https://www.jardinsdefrance.org/andre-leroy-1801-1875-savant-botaniste-et-habile-manufacturier/
  3. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Curé_(poire)_110.jpg?uselang=fr
  4. https://www.conservatoirevegetal.com
  5. https://www.lerouergue.com/auteurs/leterme-evelyne
  6. https://www.lerouergue.com/auteurs/lespinasse-jean-marie
  7. https://occitanie.chambre-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/Occitanie/076_Inst-Occitanie/Documents/Productions_techniques/Agriculture_biologique/Espace_ressource_bio/ITK-VergerHauteTige-2000.pdf
  8. https://www6.angers-nantes.inrae.fr/irhs/Recherche/Genetique-Ecophysiologie-et-Modelisation-des-Pomoideae/Thematiques/Creation-varietale
  9. https://www.inrae.fr/actualites/ambition_inrae
  10. https://books.google.fr/books?id=NaWWDwAAQBAJ&pg=PT207&dq=lost+orchard+raymond+blanc+poire+curé&hl=en&sa=X&ved=2ahUKEwjVnIzv76TqAhUDyoUKHaQXBA0Q6AEwAHoECAQQAg#v=onepage&q=lost%20orchard%20raymond%20blanc%20poire%20curé&f=false (en anglais)
  11. http://poire-domfront.fr/poire-domfront/

Références bibliographiques :

Abbé Coumoul (1886), Le Jardin d’Auvergne, Boubounelle

Kessler, H. (1949), Pomologie illustrée, Fruit-Union Suisse Zoug

Leroy, A. (1867), Dictionnaire de Pomologie, Imprimerie P. Lachèse, Belleuvre et Dolbeau https://ia802307.us.archive.org/33/items/dictionnairedepo01lero/dictionnairedepo01lero.pdf

Leterme, E. (2014), La biodiversité amie du verger, Rouergue

Leterme, E. & Lespinasse, J.M. (2008), Les Fruits retrouvés, patrimoine de demain, Rouergue

Mas, A. (1875), Le Verger, tome 1. Poires d’hiver, Masson

Société Pomologique de France (1947), Le Verger français, tome 1. Catalogue descriptif des fruits adoptés, Arnaud

 

3 thoughts on “Le poirier de 150 ans et l’agriculture locale

  1. Vraiment super intéressant ton article Jean Jacques…👍Bravo…!!J’ai appris plein de choses…🙏Grosses bises ☀️🌿

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  2. Le poirier sauvage de 250 ans abattu hier dans le Warwickshire au Royaume Uni pour faire place à un train à grande vitesse: au moins dans ce cas on a donné une descendance à l’arbre. “… plus de 40 nouveaux arbres ont été créés à partir de greffons prélevés sur l’arbre, et les jeunes spécimens devraient être plantés dans les environs, alors que “la souche et ses racines seront replantées dans un autre endroit, permettant à l’arbre-mère de repousser”.”
    https://www.theguardian.com/uk-news/2020/oct/20/former-tree-of-the-year-felled-in-warwickshire-to-make-way-for-hs2 (en anglais, consulté le 21 octobre 2020).

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